Marqué dans l’histoire comme l’un des commencements de la colonisation mondiale européenne, le voyage autour du monde de Magellan m’a laissée sidérée lorsque je l’ai regardé surtout à travers le prisme de son esclave Enrique, d’origine malaise, qui accomplit avec lui le grand tour. Vers la fin du film, je me suis trouvée sous l’emprise d’un moment d’une tempête émotionnelle presque primitive : celui des retrouvailles, lorsque Enrique réentend vaguement sa langue, sur une île vaguement lointaine et solitaire, portée par l’océan. Le timbre familier de la langue maternelle devient alors une preuve sensible — plus que scientifique — de la rotondité de la Terre, conquise au prix d’épreuves innombrables sur une mer à la fois pacifique et interminable.
Interminable, fastidieux, endormant : c’était l’impression que je m’attendais à éprouver, connaissant la filmographie de Lav Diaz de manière superficielle. Or la beauté, âpre et radicalement anticoloniale du film m’a détrompée. Sans narration grandiloquente, le film avance scène après scène dans une lenteur assumée, une prolixité presque hypnotique, pour nous inviter à voyager avec Magellan — comme dans un périple somnambule. Tout y est humide, rugueux, sans plans serrés ni musique mélodramatique. Les visages des colons comme des colonisés se dérobent au regard, difficiles à saisir, ce qui me fait vraiment penser à l’austerité, la staticité à la Pedro Costa et à l’expérimentalité, l’impénétrabilité à la Raoul Ruiz.
Ce choix m’est apparu comme profondément politique lorsque j’ai remarqué que les images de mâts de bateaux et de cocotiers servant de transition entre scènes occupent autant de largeur (ou de vide, ou de marge), que les plans peuplés de corps humains. Comme si la verticalité du bois et des troncs répondait à l’arrogance viril dressée des colons (ou leur grosse bite prétendue), persuadés de leur supériorité sur tous les dieux sauf le leur, sur le monde entier et sur la nature elle-même. La nature — mère de tout ce qui existe sur Terre. Lorsqu’elle est invoquée par fragments dans les chants et les prières des insulaires du Pacifique, qui espèrent y trouver une protection contre les maux apportés par les Blancs, nous comprenons, en tant que spectateurs, que ce moment n’est que l’aube d’un monde futur : sanglant, disloqué, misérablement unifié par la mort.
Plusieurs scènes m’ont par ailleurs particulièrement marquée, toutes tournées dans une logique d’affluence et de foule : la guerre entre deux mondes, l’arrivée des colons par la mer, ou encore la séparation des femmes locales des corps de leurs enfants, emportés par les maladies venues d’ailleurs, rendus à l’océan. Dans ces instants tour à tour funèbres, ténébreux ou grandioses, je pense à celles et ceux qui, aujourd’hui encore, tentent de traverser mers et océans pour un but aussi « pur » que celui de Magellan : un avenir meilleur. Y parviennent-ils ? Je l’ignore. Mais les humains, obstinément aveugles à travers l’histoire, n’ont jamais vraiment su orner ce monde déjà si amphigourique — et cela, c’est sûr. J’admire leur courage.
ps: je suis aussi sûre que malgré le fait que c’est le premier film que j’ai vu au ciné cette année, pour moi son niveau sera très difficile à être dépassé par d’autres merdes que je verrai durant toute l’année.